La Parole donnée

à Aidone, centre de la Sicile, du 5 au 12 août 2015

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« Voici vingt ans que je vais en Sicile. Terre en mouvement et en turbulence sismique et volcanique, terre de migrations permanentes, pacifiques ou guerrières, terre de civilisations en métissage, qui se replient ou s’ouvrent. Carrefour entre deux continents complexes, humainement aussi riches l’un que l’autre. J’ai connu de très heureux accomplissements sur l’île, comme l’installation La Mer Parle / Il Mare parla (hommage aux immigrés) en soixante pièces de céramique avec poèmes, en collaboration avec un brillant céramiste de Caltagirone en 2006, ou à l’université de Catane en octobre 2011 la création en opéra de chambre de mon cycle Le Poème de l’Etna avec un percussionniste virtuose de l’Opéra de Catane, ou la demie douzaine de splendides installations avec mes amis, lui sculpteur et elle photographe, à Noto Antica, dans le sud de l’île. Mais j’ai aussi subi la désinvolture et la morgue de la fausse parole, de la fanfaronnade, de l’arrogance, attitudes assez fréquentes et stériles.

*

Je souhaitais aller au centre de l’île écouter ce que peut y être la parole, c’est-à-dire l’enracinement vocal de tout lien humain, qui engage, ouvre et crée. D’où mon travail en août 2014 à l’ermitage San Marco, à Aidone.

Or cette petite ville, par ailleurs haut lieu de l’archéologie antique (sur le site de Morgantina), de la même taille que Die, accueille, dans une magnifique solidarité, cent cinquante migrants arrivés à Lampedusa dans les barques et les rafiots de l’exploitation humaine la plus dure.  Remarquablement accueillis et logés par la population, en particulier par une association de femmes jeunes, les migrants d’Afrique et d’Asie passent là jusqu’à deux ans, dans un statut temporaire, demandant un statut de réfugié ; une Commission d’état le leur accorde ou pas, sur longue enquête et entretien minutieux avec interprète. Puis ils repartent ailleurs, la région étant trop pauvre pour fournir assez d’emplois aux incessants arrivants. Période très dure pour tous, après les dangers considérables des traversées du désert et de la mer, car on y prend  cruellement conscience que l’Europe n’est pas une terre mythique où l’argent coulerait à flot pour tous.

*

Le thème de l’étranger, de l’écoute et du dialogue est au cœur de mon travail. Les dix ans de dialogue de création au village de Koyo dans le nord du Mali le disent assez clairement il me semble.

J’avais commencé un dialogue de création avec un céramiste de Aidone.  Mais voici qu’au moment même de mon arrivée pour, comme prévu et convenu, continuer ce dialogue et en exposer les premiers fruits  on m’a soudain présenté des motifs insignifiants pour le reporter « ailleurs, plus tard ». J’aurais donc fait de nouveau trois mille kilomètres, mais cette fois-ci pour rien.

*

Cependant plusieurs migrants dont j’avais fait la connaissance dans les mois précédents m’attendaient.  Et précisément sur le thème de la création, du dialogue de création et de la parole. Quant à moi il m’est impossible d’en user avec désinvolture. J’avais donné ma parole.

*

Voici ce qu’en quelques jours nous avons créé ensemble.

Avec un Sénégalais, Séni Diallo, et deux Maliens, Ali Traoré et Bandiougou Diawarra, voyageurs héroïques à travers le Sahara, la Lybie en guerre civile et la Méditerranée, francophones imprégnés de la foi musulmane et des rites animistes de leurs villages, ayant fait de courtes études, portant très pudiquement les cicatrices de jeunes vies déjà dramatiques, conscients de leurs responsabilités éthiques.

Et par ailleurs avec un homme de la minorité Rohingya persécutée au Bangladesh,  Kanil Islam, anglophone, musulman, poète exalté et chanteur virtuose de R. Tagore aussi bien que d’épisodes du Ramahyana, imprégné de courants hindouistes et bouddhistes, intrépide et visionnaire.

*

Tous les poèmes-peintures ont été créés sur place et en dialogue entre nous ; et en autant d’exemplaires qu’il y avait de participants de sorte que chacun se retrouve à présent avec une collection complète du travail fait.

La parole donnée

Cinq quadriptyques verticaux (25 x 70 cm) sur papier Daler Rowney de 300gr

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1

Le 6 août 2015, sur le thème de « Aidone même »

SD :

Les plages attirent les revenants des ancêtres.

Les personnes âgées sont considérées comme une bibliothèque consacrée au passé.

Les enfants sont des fleurs de la vie entière.

*

YB :

Les ancêtres brillent

Les murs s’ouvrent se ferment

Le cœur de l’île bat lentement

L’espoir est une plante vivace

*

BD :

Cette petite ville est Aidone

Elle est pleine de personnes

et il y a beaucoup de montagnes

Quand je suis venu rendre visite j’ai trouvé beaucoup de secrets

*

AT :

Une petite étoile au cœur du ciel

Mais une grande aux yeux du monde

que les visiteurs rêvent de visiter à travers son histoire

*

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2

Le 7 août 2015 sur le thème des « sons de Aidone »

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AT :

Je suis Aidone, j’attire les hommes perdus par les sons de mes cloches

Mes routes pavées de pierres réveillent les hommes au matin de bonne heure

Les bruits de mes enfants affichent leur comédie physique

*

SD :

Aidone est une petite ville amusante qui appellent les hommes à t’approcher.

Les hommes avec les bruits forment un cercle entourant au tour de la ville,

comme close et hurlement de la rue.

Les hurlements de la rue à Aidone font rebondir les hommes au moment de s’endormir.

*

DB :

En rentrant dans cette ville, c’est mauvais et incroyable mais vrai.

Car il y a un diable (=« un génie, un esprit ») dans cette petite ville qui aime tellement le bruit.

Maintenant à tout moment il y a le bruit dans cette ville.

*

YB :

Grosse pluie d’été

agite les tuiles

carillon enroué

accroche les exilés

pour se prouver virilité

sur la place les hommes s’interpellent

en se hurlant leurs prénoms

*

3

Le samedi 8 août 2015 sur le thème de « l’étranger à Aidone »

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BD :

Après avoir rentré dans cette petite ville, Aidone,

je trouvais que toutes les personnes qui sont là,

elles sont des jeunes pleins de force et de beauté claire.

Et ils respectent leurs parents. Car s’il y a du bruit dans un village, il n’y a personne.

Car si on n’entend aucun bruit dans un village, il y a beaucoup de personnes, comme à Aidone.

*

AT :

Je découvre un village sur la colline

là où se rencontrent les voyageurs

qui laissent leurs traces sur les habitants avec leur expérience.

Ce village est Aidone, qui donne la patience aux hommes.

Aidone qui donne la force de salut à l’Etna chaque matin

et donne pouvoir de découvrir la beauté de la Sicile par sa hauteur.

*

SD :

Aidone est une ville consacrée aux choses antiques

qui attirent des personnes à visiter.

Les montagnes associées aux collines forment un arc-en-ciel,

justement celui que la Sicile est devenue, terre de tant d’exodes.

*

YB :

La plaine et la montagne

la ville et le champ

se rencontrent se croisent

et repartent.

Au début ou à la fin de sa vie

chacun est porté

par la beauté claire de la parole

qu’il ouvre

et qu’il pose, certains jours, sur la colline dure de Aidone

*

4

Le dimanche 9 août 2015, su le thème de « la personne qui manque à Aidone »

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SD :

Sur l’île de la Sicile, c’est à Aidone que je me trouve.
Mais je suis chaque fois dans mon coin

car j’ai la nostalgie de ma famille,

qui me pousse à me distraire temps en temps

pour ne pas trop penser à la tristesse.

Les soirs je m’en vais jouer au foot avec les amis

mais il y a u seul ballon.

*

BD :

Je suis seul dans ce village, je pense toujours à mes amis,

à mon cœur manquent ceux qu’il aime,

Car si je me lève pour aller dormir

je ne réussis pas à trouver le sommeil,

je pense beaucoup à ma famille,

cela n’est pas sérieux de rester seul.

*

AT :

A ceux qui sont loin mais plus proches avec les pensées que j’ai

je vous dis  que vous me manquez,

que je suis au centre de l’île,

là où les personnes sont accueillantes bien,

là où j’ai des nouveaux amis qui me font penser à votre solidarité.

Ô ma famille je me rappelle la promesse

que nous avons prise de ne vous jamais oublier.

Car la promesse est une dette.

Ô chère famille je suis au centre de l’île qui est Aidone

*

YB :

Au cœur de l’île

au cœur de ton cœur

manquent ceux que tu aimes.

Une ombre parfois, une voix

Qui s’effacent vite.

Mais reste à jamais la parole

Que tu as donnée.

*

5

Le lundi 10 août 2015 sur le thème de « ma prochaine maison »

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YB :

Fenêtres ouvertes,

porte sans clef :

que chacun vienne ici s’asseoir un soir,

vienne dormir en paix,

et demain reparte sur la montagne

qui envoie son long salut

à peine posée sur l’horizon

comme l’ombre immense de la beauté

et la joie future de la parole

que tu portes en toi et donnes à tes enfants,

que tu donnes à chacun.

*

SD :

Ma porte d’entrée toujours fermée de la clef.

Mes parents et mes amis passent,

chaque fois peuvent dormir sans mon accord.

La cour de mon jardin est grande, pleine

d’arbres et de fleurs. Les enfants étudieront les matins

et les soirs iront au foot avec beaucoup de ballons.

Ils voyageront chaque fois avec mon accord.

*

BD :

J’ai fait cinq années à la maison de quelqu’un.

Maintenant je construis ma propre maison

et j’y transfère ma famille et mes enfants

la porte sans clef je dors tranquillement

un jour je parlerai à mes enfants et leur dirai de ne voyager jamais,

de rester à ma propre maison, tranquilles ils trouvent ce qu’ils veulent.

*

AT :

C’est une villa dans un jardin riche de fleurs.

Là j’accueillerai les parents, les amis qui viennent et repartent.

Là mes enfants auront leurs besoins sportifs et éducatifs.

Là je dirai à mes enfants d’étudier avant de partir.

Car l’étranger sans la connaissance

c’est comme un aveugle sans guide.

*

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Les poètes de Aidone 2, août 2015

***

Deux poèmes-peintures avec Kanil Islam

 les samedi 8 & dimanche 9 août 2015

sur quadriptyques verticaux ( 35 x 100 cm) de Fabriano Rosaspina 280gr

Kanil Islam 2 à Aidone, août 2015

1

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YB :

Qui change sa vie en grand voyage

cherche ce que chante l’autre pied de l’arc-en-ciel

et lui tend sa main libre

*

KI :

Jour nuageux, ombre en plein jour

cœur humide, nuageux, noué.

Vraiment je me sens perdu aujourd’hui,

j’ai vu une lueur dans les nuages,

j’avais entendu leurs larmes.

C’est le temps de la perte.

A quoi bon, c’est un jour de nuages.

2 «Derrière la beauté »

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YB :

Au dos de la beauté

remue l’insomnie du monde violent

inadéquat l’homme qui veille

lui passe d’une main légère

le collier de la parole

*

KI :

Je l’ai vue ce matin,

déjà différente dans le ciel du soir.

Tu es belle,

tu n’as pas compris

que dans la différence tu restes toi-même.

Nous finissons par nous lasser de voir

toutes ces petites miettes de la beauté.

As-tu vu ne serait-ce que l’ébauche

de ce qui est derrière le déclin ?

Qui sera surpris de le voir.

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***

Nos remerciements à Monica Camiolo, de Aidone

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