Marquetant les vallées (troisième journal tchèque)

Yves Bergeret

Journal en quinze diptyques de format A3, acrylique et encre de Chine,
créés à Prague du 9 au 14 avril 2014

1.

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Dans l’alluvion l’eau cherche encore chemin,
l’étranger creuse le sédiment,
très étranger l’enfant
écoute la phrase par l’autre bout

2.

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A l’enfant qui dort contre mon épaule,
à l’égaré qui halète sur la crête,
à la serveuse qui rougit au comptoir
s’adresse la phrase cisaillante
qui soulève les toits, fissure les façades,
fait danser les atlantes sur le trottoir
et qui me traversant le torse
jette toute béquille au fourré

3.

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Au hommes massifs
aux femmes fatiguées
qui font quatre décennies le tour de l’escalier

sans monter
ni descendre ni s’en rendre compte

à eux laissons le long ressac hors la langue,
son écho sous la voute
sans rythme ni contrevoix

Le train va partir
le rail grince
la main sur la poignée de la portière

ou le vent suivant pas à pas l’eau de la pluie
dans le nuage qui disperse sa menace

4.

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Peau très pâle de l’amoureuse
qui a confié au soleil de s’occuper
des affaires de graine, de couleur et de terre

peau très pâle
léger tambour
qu’affectionnent l es doigts de la mélancolie
et aussi les doigts de la phrase qui se moule

5.

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Il paraît qu’on renaît
dans un remous du fleuve,
dans une cascade que le vent échevèle,
dans une phrase simple qui passe au présent

sonore on renaît
dans plusieurs pierres lavées sur la berge

6.

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Certains que la malédiction poursuit
s’assoient au bord du fleuve,
malades, Russes petits tyrans tyrannisés,
poètes désuets de mysticisme,
malades autres, divers sourds sans lèvres.
Et l’oreille interne perdue.

Le fleuve sourit d’eux

et pour eux le grand récit sonne dans les cordes vocales du courant
et même eux, îlots vaseux, piles de pont,
sont dans le fleuve-chœur

7.

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Contre les quais où se frottent contes petits et grands cris,
contre les berges où s’usent les langues
s’ébroue
au cœur du fleuve fangeux
la source claire

8.

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Grande voix du fond du fleuve
monte enfle croît

brune aux yeux noirs
ouvre ses jambes

clochers et beffrois ploient
tours de télévision et hauts immeubles
ouvrent leurs ailes

le fleuve est lac en haut d’une montagne

conque

9.

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Les fresques s’éclairent,
les maudits se relèvent,
l’oreille interne se reforme,
la bière ne tue plus les mots,
une parole très ouverte cherche chemin,
monte du fond du cratère

10.

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On se retourne pour voir
comment marche cet étranger
qui n’a enfilé qu’une manche de la langue.
Son autre bras : os léger
d’origine inconnue, des à-pic vertigineux
entre chaque syllabe qu’il dit, os battant la mesure
de l’océan qui traverse nos générations

11.

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On se cogne à celui qui arrive du bout de l’Asie,
on se cogne à lui, on le traverse,
il n’est plus là, aveugle à midi,
nuage durci dont les voyelles manquent toutes.
On avait pourtant dressé des statues sur toutes les places pour le héler  ;
il nous laisse des paravents, des décors fauves, des soupirs

12.

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On s’enhardit
en écoutant celui qui a retiré des grilles à la forteresse,
les a plantées à ras du fleuve.
Le courant les fait tinter, un peu faux ;
il en a jeté une puis deux puis trois dans le courant : elles consonnent.
Notre innocence peut maintenant précipiter son épopée dans l’air et l’eau

13.

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Or ces trois étrangers ont construit des ponts
vers l’autre côté de la voix sèche et du vernis noirci,
là où des strophes et des paragraphes se cherchent

et là, il y a beaucoup de place, vraiment,
pour que germent des noms et des noms,
et certains mots qui ne blessent pas

14.

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et ces mots qui ne blessent plus se mettent en répliques
l’un à l’autre, l’autre à l’un,
le lien et la séparation, la feuille et l’ombre
la colère et l’étang, le discernement et le rien.

Reste à chercher encore quel chœur notre
secouera les décors jusqu’au bord du sens,
en creux dans le récit cru,
un centre entre les ponts, fleurs dans les remous

15.

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Certes la nuit se fissure entre le gris et le bleu
mais peut-on imaginer un monde dont à midi les couleurs se retirent,
une forêt dont l’écureuil, le pivert et le geai se gomment ?

Ce n’est, ce ne fut que marée basse.

Certaines vocations d’acteur, certaines tirades,
l’élan d’un tramway dans la pente,
une certaine narration qui marquète les vallées,
certain sacrifice à l’ombre mais sans une goutte de sang,
certaine beauté désarmante au creux de la parole,
cette réplique qui s’approche et s’éloigne

 

 *****

 

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